Figure : Jerry Rawlings, le coup de force nécessaire au Ghana.

ROLAND TSAPI 19 November 2020

[PODCAST]

Pour conduire le pays vers la démocratie, il a dû passer par un coup d’Etat, donnant ainsi un sens au dicton cher aux politiciens, selon lequel la fin justifie les moyens.

 

« J’ai refusé qu’un quelconque édifice public porte mon nom. Quand on a bien servi son peuple, on reste dans les cœurs, je pense que je suis dans les cœurs de mes concitoyens…je n’ai pas cherché à être riche mais à la fin je suis enrichi de l’amour de mon peuple. Je n’ai pas besoin de me promener avec une sécurité car ma sécurité, c’est ce peuple qui m’a vu le servir. Je n’ai pas peur de marcher les yeux fermés…je ne soupçonne aucun de mes compatriotes de me vouloir du mal. Partout où je me trouve je me sens entièrement en sécurité. » Une fois n’est pas coutume, la figure historique traverse les frontières nationales aujourd’hui pour rendre un hommage posthume à l’auteur de ces propos, l’ancien président ghanéen Jerry Rawlings, décédé le 12 novembre 2020 à Accra.

Coup d’état

Né le 22 juin 1947 à Accra, ce fils unique de père écossais, devenu pilote d’aviation de l’Armée de l’air ghanéenne à 22 ans, est l’un des fils du continent épris de justice et de bien-être des populations, mais pas forcément du pouvoir. Il a pourtant été obligé, pour voir ses rêves d’une nation démocratique se réaliser, d’exercer ce pouvoir pendant 10 ans presque malgré lui, le temps d’assainir. Tout commence en 1979, quand il constate que la vie politique est rythmée par des coups d’états depuis celui qui a renversé le père de l’indépendance Kwame Nkrumah en 1966. Le 15 mai de cette année, il tente un coup d’Etat qui échoue. Il est arrêté et jugé avec ses compagnons d’armes au cours d’un procès public. Appelé à se défendre, il assume pleinement ses actes, et profite de cette occasion qui lui est offerte pour exposer la misère dans laquelle vivent les Ghanéens et de la quelle ils doivent se battre pour sortir. Ce qui lui permet de gagner le cœur des populations qui adhèrent à sa cause le surnomme Junior Jésus, contrairement au régime au pouvoir qui le condamne à mort. Trois semaines seulement après, pendant qu’il attend son exécution, un autre groupe d’officiers subalternes de l’armée ghanéenne, dirigé par le major Boakye-Djan, renverse le gouvernement militaire de l’époque du lieutenant général Fred Akuffo lors d’un coup d’Etat le 4 juin 1979. Jerry Rawlings est libéré et installé à la tête du nouveau gouvernement, le Conseil des forces armées révolutionnaires (AFRC). » Sauf que l’exercice du pouvoir ne semble pas l’intéresser outre mesure. Trois mois après, il cède le pouvoir à un gouvernement civil dirigé par le président Hilla Limann.

Reprise en main

Mais deux ans plus tard, mécontent du pouvoir civil qu’il estime corrompu, il reprend le contrôle du pays le 31 décembre 1981 par un nouveau coup d’État qui renverse le régime de Limann. Il devient alors le président du Conseil provisoire de la défense nationale. Il ne se réclame ni du marxisme ni du capitalisme, mais, confronté à une crise économique, il applique à partir de 1983 une politique économique libérale, répondant aux souhaits du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, lesquels accordent des prêts en échange. Il renoue cependant avec les positions panafricaines et tiers-mondistes du père de l’indépendance du Ghana, Kwame Nkrumah. Opposé à tous les « exploiteurs de l’Afrique » il se rapproche de Cuba et de la Libye. Il est également proche du président du Burkina Faso, Thomas Sankara. Jerry Rawlings dirige fermement le Ghana jusqu’au début des années 90. Pendant une dizaine d’années en effet, le pays avait besoin d’une main ferme pour éradiquer la corruption qui s’était installée comme mode de gestion.

Quand il estime que le travail est suffisamment avancé, il démissionne de l’armée en 1992 et instaure le multipartisme. Il fonde lui-même un parti, le Congrès démocratique national et annonce les élections pluralistes, en se portant lui-même candidat. Il est élu président le 7 décembre 1992, et prend ses fonctions le 7 janvier 1993, un mois plus tard. Le 7 décembre 1996, il brigue un second mandat au terme duquel, conformément à la limite de deux mandats prévus par la Constitution, il entérine la candidature de son vice-président, John Atta Mills, à la présidence en 2000, au nom de son parti. Mais le 7 décembre 2000, c’est le candidat de l’opposition, John Kufuor qui est élu président. L’alternance se fait dans un fairplay de rêve, Rawlings passe à son tour dans l’opposition. 4 ans plus tard, le 28 décembre 2008, le candidat du Congrès démocratique national John Atta-Mills est cette fois élu président, marquant une nouvelle alternance politique, dans une ambiance bon enfant. Dans les réseaux sociaux, on a souvent vu Jerry Rawlings assis côte à côte au stade avec les autres anciens présidents, sans complexe.

Heureux de quitter le pouvoir

Après son départ du pouvoir, il affirmait une fois sur les antennes de la télévision publique burkinabè : « « Si j’avais tenté de rester au pouvoir, le peuple m’aurait défié et je n’aurais pas pu résister. » D’après le média franceinfo afrique, sa lucidité politique explique un parcours singulier dans un paysage politique africain marqué par des héros qui finissent par être des bourreaux conspués et chassés du pouvoir par le peuple. Ce média relais d’ailleurs ce témoignage de Jean-Pierre Elong Mbassi, le secrétaire général de Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique, une organisation qui réunit les autorités locales en Afrique. « Jerry était pour moi une inspiration, Quelqu’un de fondamentalement africain, qui a servi son pays le Ghana et la cause de l’Afrique probablement autant que le Président Nkrumah, avec amour et abnégation. Jerry ne connaissait pas la corruption. Il vivait sobrement et avait très peu d’appétence pour les biens matériels. Il avait une haute idée de l’Afrique et estimait qu’elle mérite mieux que le spectacle offert par ses élites et nombre de ses dirigeants. De tous les chefs d’Etat africains que j’ai eu l’occasion de côtoyer, c’est certainement celui envers lequel j’avais le plus de respect, parce qu’il vivait au diapason des valeurs qu’il proclamait. Jerry était un de ces leaders dont beaucoup d’Africains rêvent. Pas la grosse tête, toujours prêt à servir, serviable avec tous quelle que soit votre condition, généreux et ambitieux pour son pays et son continent. Jerry était pour moi un modèle. J’espère qu’il y aura de nombreux Ghanéens et Africains qui continueront son œuvre. Que son âme repose en paix dans la Terre de nos ancêtres. »

Après son décès le 12 novembre 2020, un deuil national de 7 jours a été déclaré par le président Nana Akufo-Addo à compter du 13 novembre 2020, période pendant laquelle tous les partis ont suspendu leur campagne pour la présidentielle de décembre, et des obsèques dignes d’un ancien chef d’Etat se préparent à Accra, dans la capitale, siège des institutions, où réside l’actuel président

Roland TSAPI

 




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