Covid 19 : le côté privé de la générosité publique.

Written by on 3 février 2021

Les appels à la générosité publique suscités par la lutte contre le corona virus ont été un test de gestion des fonds publics auquel se sont confrontés les nouveaux aspirants à la gestion publique. Evocation.

L’avènement du corona virus a entrainé avec lui au Cameroun un autre virus, celui de la solidarité, et ils sont nombreux les individus ou les personnes morales qui pour y parvenir, ont décidé de faire appel au public pour la collecte des fonds. Dans la même lancée, le président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), Maurice Kamto a lancé le 3 avril 2020 l’appel à contribution publique pour un fonds d’urgence dénommé Survie Cameroon Survival Initiative (SCSI). Le lancement de cette initiative avait provoqué une levée des boucliers au sein du gouvernement, où le ministre de l’Administration territoriale a dû sortir des tiroirs la loin° 83/ 002 du 21 juillet 1983 régissant les appels à la générosité publique. En rappelant l’article 3, alinéa 1 qui stipule que « tout appel à la générosité publique est subordonné à une autorisation préalable délivrée dans les conditions fixées par décret. » Le Minat indiquait  qu’il n’avait jamais accordé cette autorisation à Survie Cameroon qui de ce fait se retrouvait dans l’illégalité. Ces arguments ont été utilisés pour exercer la pression sur les banques et les opérateurs de téléphonie pour la clôture des comptes de cette initiative, mais l’opération a continué son cours, contre vents et marées. Et puis est arrivé l’heure du bilan.

Le 27 janvier 2021, le président du comité de gestion de ces fonds Christian Penda Ekoka  a rendu public la synthèse d’un rapport d’audit commandé auprès du Cabinet ACDB Consulting pour contrôler l’utilisation des dons collectés. On y note que  « la totalité des dons nets reçus dans le compte SCSI (806 300 euros, dont  près de 530 millions de FCFA) a été affectée aux dépenses liées à l’objectif principal de l’initiative survie Cameroun ; soit 85% consacrés directement à l’objectif, 10% consacrés aux frais juridiques et aux frais de mobilisation et 5% de solde ». Mais ce qui a le plus retenu l’attention de l’opinion, c’est le soupçon de détournement qui planait. En sollicitant un cabinet d’audit, Christian Penda Ekoka avait fait mention d’un écart constaté entre le montant affiché sur le site internet de collecte des dons et le montant mis à la disposition de Survie Cameroon survival initiative . Le cabinet a confirmé le gap, évalué à 331 122 euros (soit plus 217 millions de FCFA, mais, a affirmé qu’« en l’état actuel des observations, il n’a pas été possible d’établir de manière certaine et formelle l’origine de cet écart ». Suite à cela, une enquête supplémentaire a été annoncée par le président du comité de gestion, qui promet de mettre à disposition le moment venu tous les documents relatifs à l’initiative SCSI, y compris le rapport intégral de l’auditeur indépendant.

Explications….

Mais toutes ces explications ne suffisent pas. Les Camerounais ont tellement été habitués à des distractions de fonds que c’est cette idée qui est désormais en première ligne dans l’opinion, qui ne laisse plus de place à la présomption d’innocence. Le peuple a été suffisamment floué qu’il est devenu intolérant, du moins en idée, au moindre manquement dans la gestion des fonds, surtout quand le public est plus ou moins impliqué. L’inquisition est dès lors approfondie, l’on veut savoir si le rapport d’audit ne présente pas des failles ou s’il n’y a pas volonté de dissimulation, surtout que l’initiative est lancée par un homme politique qui promet un changement. L’un des critiques acerbes de la gouvernance au Cameroun, l’économiste Dieudonné Essomba n’a pas manqué de relever les insuffisances du rapport d’audit de Survie Cameroon, à travers cette question : « où est le compte d’emploi ? » Il explique que le « compte d’emploi » est le premier document de transparence qui va fonder toutes les analyses postérieures. Il recense, d’une part, les recettes obtenues, avec leur origine, d’autre part, les utilisations qui en ont été faites, c’est au vu de cette pièce et seulement d’elle qu’on peut entamer une opération d’audit comptable et financier. La procédure est la suivante, explique Dieudonné Essomba : « 1. On valide les ressources, en permettant aux divers contributeurs de vérifier si leur argent est arrivé à destination ; 2. On valide les dépenses, en s’assurant que les dépenses ont été effectivement faites, sur la base des pièces justificatives, ou des éléments probants ; 3. On confronte les dépenses aux recettes et, en cas d’excédent d’exploitation on regarde la caisse ; 4. On définit enfin la destination de cet excédent, ou on cherche des moyens pour rembourser la dette. Il n’existe pas d’autres méthodes pour faire un audit comptable et financier. Ici, il faut noter qu’on peut aussi procéder à d’autres audits, par exemple : l’audit des procédures, en vérifiant si les divers décaissements ont respectés des procédures préétablies ; l’audit économique, qui porte sur la pertinence des actions engagées : ici, on ne juge pas de la sincérité des comptes, mais de la conformité des dépenses engagées avec l’objet de l’opération etc ». En conclusion, l’économiste affirme qu’ « En tout état de cause, ce que Penda Ekoka et Maurice Kamto nous ont présenté n’a rien à voir avec un audit, nous sommes ici, clairement, en présence d’une tentative de soustraction à un véritable contrôle. Il s’agit de créer un faux écart mal justifié, pour attirer la population sur une fausse piste, et de créer la confusion, alors même que la structuration d’un véritable audit aurait établi la cause de tout écart. »

Mise en garde

Ces observations de l’économiste, loin d’être mues par une intention de discréditer, devraient être perçues comme une volonté de voir les choses s’améliorer. Le peuple a effet suffisamment souffert, et il n’est pas question de donner un chèque en blanc à tout nouveau venu qui propose dans les discours des alternatives à l’opacité de gestion à laquelle les Camerounais ont eu droit jusqu’ici. Si le peuple n’attend rien ou presque de l’audit instruit par le premier ministre des fonds Covid de l’Etat, pour lequel le décaissement d’une somme de 32 millions a été instruit, il attend en revanche beaucoup de ceux qui aujourd’hui se présentent comme des messies, et toute complaisance jouera forcement en défaveur leur crédibilité. Il en est du Mrc avec l’initiative Survie Cameroon, il en est aussi du Pcrn, dont le leader a été épinglé par Nkou Mvondo pour la gestion des fonds destinés au financement de la campagne présidentielle 2018, et également la député Nourane Fotsing du même parti qui a obtenu le 27 mai 2020 une autorisation d’effectuer une quête publique toujours dans le cadre de la covid 19. Tout aspirant à la gestion des affaires au Cameroun a plus que jamais intérêt à ne pas trainer derrière lui des casseroles, qu’elles soient chaudes ou froides

Roland TSAPI


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